Je marchais fatiguée… et la vie m’a arrêtée net

Revenir au vivant

Il y a des moments où je ne cherche plus à comprendre. Où je ne veux plus analyser. Où je n’ai plus l’énergie de faire semblant d’aller bien.

En ce moment, je suis chargée. Chargée comme beaucoup. Les vacances sont là, mais je n’ai pas vraiment l’impression d’être en vacances. Les enfants sont à la maison. La maison tourne. La petite est malade. Les nuits sont hachées, courtes, lourdes. Et quelque part en arrière-plan, cette pensée sourde : la rentrée arrive bientôt.

Cette sensation que le temps file. Que je n’aurai pas vraiment profité. Pas pour moi.

Alors, dans un dernier souffle. Un de ceux qu’on prend quand on sent que sinon, ça déborde trop. Je suis sortie marcher.

J’ai cette chance immense de pouvoir marcher dans la campagne autour de chez moi. Les vignes. Les chemins. Le silence habité.

Je marchais… Mais à l’intérieur, ça ne marchait pas du tout.

Je passais mon temps à rabâcher. À ressasser le passé. Ce qui ne me convenait pas. Ce que j’ai vécu. Ce que je vis encore parfois. Je parlais à voix haute. Je pestais. Comme pour me vider. Comme pour expulser tout ce qui m’envenime. La colère. La fatigue. La lassitude.

J’étais là, physiquement présente. Mais intérieurement coincée ailleurs.

Et puis.

Sans que je m’en rende compte. Mon cœur m’a emmenée dans un rang de vigne.

Je me suis arrêtée net.

Face à moi, un bébé chevreuil.

On est restés longtemps. Très longtemps. À se regarder. À ne pas bouger.

Je sentais que si je restais immobile, si je respectais cet instant, la confiance resterait.

Alors je n’ai rien fait. Je n’ai rien voulu. Je n’ai rien forcé.

Et le petit chevreuil a bougé. Puis un autre est apparu. Un frère. Ou une sœur. Puis un autre encore.

Ils étaient trois. Trois bébés chevreuils.

Face à moi.

Et dans ce face-à-face hors du temps, j’ai vu des choses que je n’avais jamais vues en vrai.

L’un d’eux a pris la position assise. Comme s’il avait tout son temps. Comme s’il se sentait suffisamment en sécurité pour se poser là.

Un autre s’est mis à se lécher, à se gratouiller, à faire sa petite toilette. Avec une simplicité désarmante.

Et à cet instant, quelque chose a basculé en moi.

On a tendance à penser que le chevreuil est loin de nous. Sauvage. À part. Pas comme les animaux domestiqués. Pas comme les chiens. Pas comme les chats.

Et pourtant… En les observant ainsi, j’avais l’impression de voir trois petits chats. Ou trois petits chevaux. Tout aussi doux. Tout aussi familiers. Tout aussi vivants.

Cette proximité inattendue a touché mon cœur d’une manière très simple, très pure. Comme un rappel : le vivant n’est pas distant. C’est nous qui avons parfois oublié de le regarder.

Et là… J’ai pleuré.

Pas des larmes de tristesse. Des larmes de joie. De paix.

Une paix intérieure. Une gratitude immense. La sensation d’être exactement là où je devais être.

Un cadeau.

Un de ces cadeaux que la vie ne promet jamais, mais qu’elle offre parfois, quand on accepte de ralentir.

Je savais que cet instant était unique. Que je venais de participer à quelque chose de précieux.

Et tout ce qui tournait en boucle quelques minutes plus tôt… S’était tu.

Ce moment m’a rappelé quelque chose d’essentiel.

Ce dont j’ai besoin.

Ce n’est pas de faire plus. Ce n’est pas de mieux organiser. Ce n’est pas de réparer le passé.

Ce dont j’ai besoin, C’est de me connecter au vivant.

À la nature que j’aime tant. Au présent. À ce qui est là.

Ces trois petits chevreuils, je les ai ressentis comme un symbole.

La naissance. La renaissance. L’espoir.

L’espoir d’un monde encore capable d’harmonie. D’équilibre. Un monde qui sait, de manière autonome, se réguler, s’ajuster, vivre.

C’est ce que je cherche. Pour moi.

Et profondément, pour tous ceux qui vivent sur cette terre en même temps que moi.

Pas un monde parfait. Mais un monde relié.

Un monde où l’on se souvient que la paix ne se trouve pas toujours dans les grandes décisions, mais parfois dans un simple arrêt.

Dans une marche. Dans un silence. Dans une rencontre imprévue.

Revenir au vivant, ce n’est pas fuir.

C’est se rappeler.

Se rappeler que même quand tout déborde, la vie continue de murmurer.

Encore faut-il s’arrêter pour l’entendre.

Et peut-être que la liberté commence là. Dans cet espace minuscule, mais immensément vivant.

Juste ici. Maintenant.

— Mon jardin de liberté

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